Jus de betterave

Jus de betterave et course à pied : que dit réellement la science actuellement ?

Le jus de betterave est devenu en quelques années l’un des compléments les plus populaires dans les sports d’endurance. Utilisé aussi bien par des cyclistes professionnels que par des marathoniens, triathlètes ou ultra-traileurs, il est souvent présenté comme un « dopage naturel » capable d’améliorer la performance.

Mais que montrent réellement les données scientifiques ?

Existe-t-il une amélioration du chrono ? Les effets sont-ils identiques chez un cycliste en laboratoire et chez un coureur sur marathon ou ultra-trail ? Tous les sportifs répondent-ils de la même manière ? Et surtout : quel est aujourd’hui le niveau réel de preuve ?

Cet article propose une analyse critique de la littérature scientifique récente sur le jus de betterave et les nitrates alimentaires appliqués à la course à pied.

Qu’est-ce que le jus de betterave ?

Le jus de betterave est avant tout une source alimentaire de nitrates (NO₃⁻).

Ces nitrates sont naturellement présents dans plusieurs légumes, notamment :

  • betterave

  • roquette

  • épinards

  • céleri

  • laitue

Dans le domaine de la nutrition sportive, l’intérêt physiologique du jus de betterave repose principalement sur sa richesse en nitrates alimentaires.

Après ingestion, les nitrates sont absorbés puis partiellement concentrés dans la salive. Des bactéries du microbiote oral réduisent ensuite ces nitrates en nitrites (NO₂⁻). Ces nitrites peuvent ensuite être convertis en oxyde nitrique (NO), notamment dans des conditions d’hypoxie et d’acidose fréquemment rencontrées pendant l’exercice intense.

Cette voie dite « nitrate → nitrite → oxyde nitrique » est aujourd’hui bien décrite dans la littérature.

L’oxyde nitrique possède plusieurs effets physiologiques potentiellement intéressants pour l’effort :

  • vasodilatation

  • modulation du flux sanguin musculaire

  • amélioration possible de l’efficacité métabolique

  • influence sur certaines fonctions contractiles musculaires

  • réduction possible du coût en oxygène à intensité donnée

Cependant, un point essentiel doit être rappelé : “une modification physiologique ne signifie pas automatiquement une amélioration de la performance réelle.”

Pourquoi parle-t-on autant du jus de betterave dans le sport ?

L’intérêt du jus de betterave provient principalement d’études montrant :

  • une réduction parfois observée de la consommation d’oxygène (VO₂) à intensité sous-maximale donnée

  • une amélioration du temps jusqu’à épuisement (Time To Exhaustion, TTE)

  • certains effets sur l’endurance musculaire

Ces effets ont surtout été observés dans des protocoles contrôlés de laboratoire.

C’est un point fondamental.

La littérature scientifique est historiquement beaucoup plus riche en :

  • cyclisme sur ergomètre

  • tests métaboliques contrôlés

  • protocoles standardisés en laboratoire

qu’en véritables études de course à pied sur le terrain.

Autrement dit : “le signal scientifique est actuellement plus robuste sur des modèles physiologiques contrôlés que sur des chronos réels en compétition.”

Que montrent les meilleures données scientifiques actuelles ?

Les umbrella reviews récentes :

En 2025, deux umbrella reviews importantes ont synthétisé les données disponibles.

Poon et al., 2025 – Sports Medicine

Cette umbrella review regroupe :

  • 20 méta-analyses

  • 180 études primaires

  • plus de 2600 participants

Elle conclut globalement que les nitrates alimentaires peuvent améliorer certains paramètres de performance physique, avec toutefois plusieurs limites majeures :

  • forte hétérogénéité des protocoles

  • populations sportives différentes

  • disciplines variées

  • effets souvent modestes

  • réponses individuelles variables

Le signal le plus cohérent concernait surtout :

  • le temps jusqu’à épuisement (TTE)

  • certains paramètres d’endurance musculaire

  • certaines mesures physiologiques en laboratoire

En revanche, les effets sur les chronos réels ou les performances de compétition restaient beaucoup moins constants.

Tian et al., 2025 – Nutrients

Cette umbrella review s’intéressait plus spécifiquement au jus de betterave.

Les auteurs retrouvaient principalement :

  • des effets faibles à petits

  • des réponses variables selon les individus

  • des résultats dépendants du protocole

  • des différences selon le niveau des athlètes

Les auteurs rappelaient également que les bénéfices semblaient moins constants chez les athlètes très entraînés.

Le signal physiologique le plus solide : le Time To Exhaustion (TTE)

Le paramètre le plus régulièrement favorable dans la littérature est probablement le « Time To Exhaustion » (TTE).

Le TTE correspond à un test de laboratoire dans lequel un sportif doit maintenir une intensité imposée jusqu’à l’épuisement.

Concrètement :

  • même intensité

  • même puissance ou vitesse

  • même protocole

  • on mesure combien de temps le sujet tient avant l’arrêt

Plusieurs études montrent une augmentation du TTE après supplémentation en nitrates.

Cependant, il faut être extrêmement prudent dans l’interprétation.

Un meilleur TTE sur tapis ou ergomètre ne signifie pas automatiquement :

  • meilleur chrono sur 10 km

  • meilleur semi-marathon

  • meilleur marathon

  • meilleure performance en ultra-trail

La performance réelle dépend d’une multitude de facteurs :

  • stratégie de course

  • thermorégulation

  • nutrition

  • sommeil

  • fatigue centrale

  • terrain

  • variabilité pacing

  • gestion musculaire

  • contraintes biomécaniques

C’est précisément pour cette raison qu’il faut éviter de transformer un signal physiologique intéressant en promesse de performance.

Et chez les coureurs ?

Le problème principal : peu d’études spécifiques running

La littérature spécifique à la course à pied reste relativement limitée comparativement au cyclisme.

Une partie importante des données souvent citées provient :

  • d’ergomètres cyclistes

  • de tests physiologiques contrôlés

  • de protocoles sous-maximaux standardisés

La transposition directe au running réel doit donc être prudente.


Balsalobre-Fernández et al., 2018

Cette étude est souvent citée dans les réseaux sociaux sportifs.

Elle a évalué une supplémentation de 15 jours en jus de betterave chez des coureurs de fond élites.

Les auteurs rapportaient :

  • une amélioration du temps jusqu’à épuisement sur tapis

  • une diminution de certaines perceptions d’effort

Mais :

  • pas d’amélioration significative de l’économie de course

  • pas d’amélioration claire du VO₂max

  • pas de modification majeure des paramètres mécaniques de course

Autrement dit : "”cette étude est intéressante, mais elle ne démontre pas une amélioration directe du chrono en compétition.”

Boorsma et al., 2014

Chez des coureurs élites, cette étude ne retrouvait pas d’amélioration claire de la performance sur 1500 m malgré la supplémentation.

Cela illustre parfaitement l’un des messages principaux de la littérature actuelle : “la réponse est variable, parfois positive, parfois neutre.”

Quelles distances pourraient théoriquement être concernées ?

Sprint court

Les nitrates ne semblent pas représenter la cible physiologique principale des efforts explosifs très courts.

Les données sont faibles et hétérogènes.

Endurance sous-maximale et efforts prolongés

Le signal paraît plus cohérent sur des efforts aérobies continus ou intermittents.

C’est particulièrement vrai pour :

  • les tests de laboratoire

  • certains protocoles d’endurance

  • certains modèles cyclistes

Running réel

Les preuves directes restent beaucoup plus fragiles.

À ce jour, il n’existe pas de démonstration robuste permettant d’affirmer qu’une supplémentation en jus de betterave améliore systématiquement :

  • un chrono sur 10 km

  • un semi-marathon

  • un marathon

  • un trail

Ultra-trail : que sait-on réellement ?

L’un des travaux récents souvent discutés concerne une étude observationnelle réalisée sur l’ultra-endurance Penyagolosa Trails CSP® (107,4 km).

Les auteurs rapportaient que les coureurs ayant déclaré consommer de la betterave pendant la course présentaient notamment :

  • des marqueurs biologiques plus favorables du statut oxydatif

  • des augmentations moins marquées de CK et LDH

  • une meilleure préservation de certaines mesures de force musculaire

Mais cette étude comporte des limites méthodologiques majeures :

  • étude observationnelle

  • seulement 6 consommateurs de betterave

  • prise déclarative

  • absence de randomisation

  • dose, timing et forme non standardisés

  • absence de preuve de meilleure performance chronométrique

Cette étude ne permet donc pas de conclure :

« le jus de betterave améliore la performance en ultra-trail ».

Elle suggère simplement un possible signal biologique intéressant nécessitant confirmation.

Pourquoi certains coureurs sentent un effet… et d’autres non ?

La variabilité interindividuelle semble importante.

Plusieurs facteurs peuvent influencer la réponse :

  • microbiote oral

  • alimentation habituelle

  • niveau d’entraînement

  • protocole utilisé

  • dose

  • timing

  • type d’effort

  • tolérance digestive

Le microbiote oral est particulièrement important puisque la conversion nitrate → nitrite dépend largement des bactéries orales réductrices de nitrate.

C’est notamment pour cette raison que plusieurs auteurs déconseillent l’utilisation de bains de bouche antibactériens autour de la prise.

Par ailleurs, les effets semblent parfois moins constants chez les athlètes très entraînés.

Comment utiliser le jus de betterave en pratique ?

La majorité des protocoles utilisent environ :

  • 350 à 500 mg de nitrates

  • soit environ 6 à 8 mmol

Le plus souvent :

  • 2 à 3 heures avant l’effort

Certaines études utilisent également des protocoles courts sur plusieurs jours avant l’objectif.

Jus classique ou shot concentré ?

C’est un point extrêmement important.

Le problème des jus classiques de supermarché est la forte variabilité de leur teneur en nitrates.

Cette teneur dépend notamment :

  • du produit

  • du lot

  • de la variété

  • des conditions agricoles

  • du stockage

  • de la transformation

Autrement dit :

un verre de jus n’est pas une dose standardisée.

Les produits concentrés standardisés permettent généralement de connaître précisément la quantité de nitrates apportée.

Effets indésirables et précautions

Le fait qu’un produit soit « naturel » ne signifie pas qu’il soit anodin.

Les effets secondaires rapportés sont généralement bénins mais doivent être connus.

Troubles digestifs

Certains sportifs rapportent :

  • nausées

  • ballonnements

  • gêne gastrique

  • diarrhée

  • crampes abdominales

La tolérance digestive semble très variable selon les individus.

Beeturia

La coloration rouge des urines ou des selles après consommation de betterave est généralement bénigne.

Effet hypotenseur

Les nitrates alimentaires peuvent provoquer une baisse modeste de la pression artérielle via la production d’oxyde nitrique et la vasodilatation.

Une prudence peut être discutée chez :

  • les sujets hypotendus

  • les personnes sous traitement antihypertenseur

Calculs rénaux

La betterave est riche en oxalates.

Une prudence paraît raisonnable chez les sujets ayant des antécédents de lithiases oxalocalciques ou certaines pathologies rénales.

Ce que l’on peut réellement conclure actuellement

Le jus de betterave n’est probablement ni un miracle, ni un placebo.

Les données scientifiques soutiennent :

  • un signal physiologique réel

  • surtout dans des conditions contrôlées

  • avec des effets généralement modestes

  • et très variables selon les individus

Le signal semble plus cohérent sur :

  • le temps jusqu’à épuisement (TTE)

  • certains paramètres physiologiques sous-maximaux

  • certaines mesures d’endurance musculaire

En revanche :

les preuves directes d’amélioration des chronos en course réelle restent beaucoup plus fragiles.

Chez le coureur, le niveau de preuve est actuellement inférieur à ce qui est souvent présenté sur les réseaux sociaux.

Le message le plus honnête scientifiquement est probablement le suivant :

Le jus de betterave est un outil potentiellement intéressant chez certains sportifs, dans certains contextes, avec certains protocoles.

Mais il ne permet pas aujourd’hui de promettre un meilleur chrono.

QUESTIONS INTERNAUTES :

“Nitrates et cancer : faut-il avoir peur ?”

C’est une question fréquente.

Il faut distinguer deux contextes biologiques très différents.

Les inquiétudes cancérogènes concernent surtout :

  • certains nitrites ajoutés dans des charcuteries transformées

  • certaines nitrosamines

  • des contextes industriels spécifiques

Le jus de betterave apporte principalement des nitrates naturellement présents dans les légumes.

Ces aliments apportent également :

  • vitamine C

  • polyphénols

  • antioxydants

À ce jour, les données scientifiques ne permettent donc pas d’assimiler :

“betterave = charcuterie nitritée.”

Cela ne signifie pas pour autant que nous disposons de décennies de données sur des prises massives chroniques chez des sportifs.

Comme souvent en nutrition sportive : prudence sur les extrapolations extrêmes.

BIBLIOGRAPHIE principale

  • Poon et al., 2025 — Sports Medicine

  • Tian et al., 2025 — Nutrients

  • Domínguez et al., 2017 — Nutrients

  • Balsalobre-Fernández et al., 2018 — PLOS ONE

  • Boorsma et al., 2014 — International Journal of Sport Nutrition and Exercise Metabolism

  • Vilar et al., 2024 — Nutrients

  • IOC Consensus Statement, 2018 — International Journal of Sport Nutrition and Exercise Metabolism

  • Australian Institute of Sport — Beetroot juice / nitrate supplement guidance

  • Kapil et al., 2015

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